22.
Du divin
Deux jours qu’ils marchaient d’un bon pas.
À la demande de Matt, chaque pause avait été écourtée, ils avaient même raccourci leurs nuits pour mettre un maximum de distance entre eux et Canaan.
Ils avaient également bifurqué sur des sentiers parallèles, moins empruntés, au point de parfois disparaître sous les herbes et les fougères.
Régulièrement, ils s’écartaient du chemin pour couper à travers bois, afin de brouiller les pistes.
Mais le Tourmenteur ne semblait pas les suivre.
Était-il possible que les habitants de Canaan aient eu raison de lui ? Cela semblait peu probable. Des centaines de Pans à Eden étaient seulement parvenus à en faire fuir un, alors comment une poignée d’adolescents mal entraînés auraient-ils pu triompher d’une créature aussi puissante ?
Matt en avait conclu qu’ils avaient semé le Tourmenteur. Il était peut-être un redoutable combattant, mais n’avait aucun flair surnaturel, et leurs nombreux détours avaient fini par l’égarer.
L’attitude d’Ambre, en revanche, était peu à peu devenue sa principale préoccupation.
La jeune fille se montrait tendre et proche de lui dans la journée, lui prenant la main, partageant quelques baisers furtifs, mais dès la tombée de la nuit, elle prenait ses distances, se couchant entre Tania et Amy. Ce qui s’était passé entre eux dans le couloir de l’auberge de Canaan l’avait affectée bien davantage que Matt ne pouvait le supposer.
Elle était débordée par ses sentiments. Ses émotions devenaient physiques. Et Ambre avait peur d’aller trop loin.
Le Cœur de la Terre s’agitait en elle, la poussait à brûler les étapes, il aspirait à faillir. À célébrer la vie, à la répandre, la transmettre.
Au point qu’Ambre ne savait plus si ce désir était sien ou s’il était impulsé par cette énergie nouvelle.
Il lui fallait du temps pour exercer son discernement.
Matt lui-même était paniqué par ce qu’il éprouvait. Il avait tellement envie de la sentir contre lui en permanence que c’en devenait parfois étouffant.
Et… il avait aussi peur de leurs réactions physiques.
La passion qui les avait consumés cette nuit-là était torride, il le savait. Il s’en était fallu de peu qu’ils n’aillent plus loin.
Matt était tiraillé entre le feu ardent qu’Ambre déclenchait en lui à chaque baiser et sa terreur de l’amour.
Surtout s’il devenait physique.
Il en avait envie. Et le redoutait en même temps.
Comment était-ce ? Serait-il à la hauteur ?
Ils n’en étaient pas encore là, se rassura-t-il.
Mais rien que d’y penser, ses jambes flageolaient.
Ce soir-là, Floyd alluma un petit feu pour cuire leur dîner et ils en profitèrent pour sécher leurs vêtements encore humides de l’avant-veille.
Tobias, qui s’était assis à côté de Matt, se pencha pour lui chuchoter :
— Tu crois que le pouvoir d’Ambre est illimité ?
— Je ne sais pas.
— En tout cas, elle a été capable de sauver Samy, puis de faire exploser la tête de cette saleté d’araignée !
— Pour l’araignée, c’est le prolongement de son altération de télékinésie, gonflée par l’énergie du Cœur de la Terre. Par contre, pour la guérison… Là, c’est nouveau.
— Et si…, commença Tobias avant de se taire.
— Si quoi ?
— Tu vas trouver ça idiot.
— Allez, lance-toi !
— Eh bien… Si elle avait tous les pouvoirs en elle ? Si c’était le cas, elle serait une sorte de… de dieu, non ?
Matt gloussa.
— Dieu ? Rien que ça ?
— Bah, réfléchis une minute. Si elle pouvait régénérer toute vie, ou détruire toute existence, ce serait un peu divin, non ?
Matt haussa les épaules.
— Tout dépend de ce qu’on appelle dieu. En tout cas je te conseille de ne pas lui dire ça si tu ne veux pas qu’elle te colle au mur ! C’est le genre d’idée qui pourrait lui déplaire !
— Là on est bien d’accord.
Après le repas, Matt prit le premier tour de garde, surveillance qu’il avait imposée depuis leur départ de Canaan. Il veilla deux heures en regardant ses compagnons dormir, et fut pris d’une crise de mélancolie en songeant à sa vie d’avant. À tous ses amis, au-delà de Tobias, à son école, à la ville, et à ses parents.
Quand il réveilla Floyd pour prendre la relève, Matt avait le moral à zéro et, malgré la fatigue, il mit un temps infini à s’endormir.
Pendant les deux jours suivants, ils contournèrent Siloh par l’ouest, et aperçurent la fumée des cheminées dans le ciel.
Le midi de ce deuxième jour, Tania et Floyd partirent chasser pour épargner leurs réserves de nourriture. Ils revinrent au bout d’une heure, avec un lièvre. Lorsqu’ils le dépecèrent, Chen faillit tourner de l’œil.
— C’est dégueu ! gémit-il. Je crois que je ne mangerai plus jamais de viande !
— Avec tous les efforts que tu demandes à ton corps, tu auras besoin de protéines, expliqua Floyd entre deux coups de couteau bien précis. C’est peut-être dur, mais c’est nécessaire. N’oublie pas que personne ici ne tue pour gaspiller. C’est le cycle de la nature.
— Parce que tu trouves qu’un garçon capable de sécréter de la colle avec ses pieds et ses mains pour grimper aux arbres c’est le cycle de la nature ? railla Chen.
— Ce n’est pas une expérience chimique orchestrée par l’homme qui t’a transformé, ne l’oublie pas. La Tempête obéissait à une dynamique qui nous échappe, mais qui est naturelle.
— Ou bien elle était l’œuvre de Dieu, proposa Tobias.
Matt l’observa avec curiosité.
— Tu nous fais une poussée de foi ?
Tobias haussa les épaules.
— Je m’interroge, c’est tout.
Ils reprirent la route après une halte beaucoup plus longue que d’habitude, et Matt demanda à Floyd d’accélérer un peu le rythme pour compenser, si bien qu’en fin d’après-midi, ils étaient à bout de forces.
Amy leva brusquement la main et la colonne s’arrêta net. À l’arrière, ils butèrent les uns contre les autres.
— Tu vois un danger ? demanda Matt en venant vers elle.
— Des éclairs de lumière, là-bas, après la colline.
— Comme les attaques du Tourmenteur ?
— Je l’ignore. Ça pourrait être ça.
Matt distingua en effet une variation subite de la luminosité au loin. Ils circulaient entre deux collines striées de falaises d’une dizaine de mètres de haut piégées dans un petit canyon.
— Pas moyen de s’en écarter à moins de faire demi-tour, nota Floyd. Mais on perdrait facilement trois heures.
Matt refusa.
— Tant pis, on continue, mais discrètement tant qu’on ne sait pas ce que c’est.
Il prit la tête de l’expédition avec Amy et Floyd. À la sortie du goulet, Matt aperçut une clairière entourée de forêts qui grimpait en pente douce. Les hautes herbes étaient constellées de coquelicots et de grosses marguerites se balançaient dans la brise légère.
Au fond de la clairière, dominant les environs, une grande église blanche tendait son clocher pointu au-dessus des arbres.
Par intermittence, une lumière vive illuminait les vitraux de l’intérieur, comme un flash d’appareil photo.
— Vous connaissez cet endroit ? demanda Matt.
— Ça ne me dit rien, avoua Floyd.
— Moi je l’ai déjà vu en passant par ici, mais il n’y avait pas ces lumières, confia Amy.
Tobias s’approcha.
— Tu n’es jamais entrée ?
Amy s’empourpra.
— En tant que Long Marcheur j’aurais dû. Pour la répertorier. Mais… je n’aime pas les églises.
— Ce n’est pas un Tourmenteur, affirma Matt.
Des voix résonnaient à l’intérieur. L’écho d’un chant religieux lointain, qui se dissipa aussitôt.
— Non, ce n’est pas un Tourmenteur ! confirma Floyd. Qu’est-ce qu’on fait ?
— On se tire ! proposa Tobias avec conviction.
Floyd pivota vers Matt qui hésitait.
— Vous avez vu comme la nature s’est tenue à l’écart ? fit remarquer Tania. C’est la première fois que je vois une construction humaine qui n’est pas ensevelie sous les plantes.
— Elle est entretenue, avança Chen.
— Je ne crois pas. Les herbes sont hautes tout autour, il n’y a pas de passage pour y aller.
— Alors ceux qui s’en occupent vivent dans l’église et n’en sortent pas souvent ?
— Tu voulais du divin ? glissa Matt à Tobias. C’est peut-être l’occasion…
— Non, Matt, je ne le sens pas. Pourquoi on irait s’attirer des ennuis là-dedans ? On n’en a pas besoin.
— J’ignore ce qu’il y a dans cette église, mais ça pourrait être intéressant de le savoir. Si en approchant on a le moindre doute, on fait demi-tour.
— J’espère qu’on ne va pas le regretter, maugréa Tobias entre ses dents.
Et Chen d’ajouter :
— Moi, mes parents m’ont toujours dit que la curiosité est un vilain défaut.
— Regarde où ce genre de dicton les a conduits, conclut Matt en s’élançant vers l’église.